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El hallaj : parole poétique

Dieu réunit les âmes avant leur descente vers la terre et leur dit :"Ne suis-je pas votre seigneur ? Elles dirent : oui, certes, nous attestons..." (Coran VII, Verset 172). Ce fait métaphysique, hors du temps, est au centre même de la conscience religieuse de l'Islam.



Écriture ta'lîk : Fin XIX° — Début XX°

El hallaj : parole poétique
Il en demeure un souvenir lointain occulté dans les méandres d'une mémoire terrestre temporelle et détournée. Ce souvenir qui sommeille en chacun constitue ce que tente de retrouver le soufi par le moyen de l'invocation du nom de Dieu (le Dikr) : "l'absorption du coeur par l'évocation de son saint nom est la clé et le premier pas sur le chemin" (El Ghazali). Evocation répétitive, inlassable du nom, jusqu'à la transe et l'extase, avec l'amour de Dieu que seuls les fous, les insensibles et ceux qui ont le coeur dur ignorent.

Quelle terre est vide de Toi

Pour qu'on s'élance à Te chercher au ciel

Tu les vois qui te regardent au grand jour

Mais, aveugles, ils ne Te voient pas.

L'expérience mystique réalise l'immersion totale transcendante et irréversible de l'homme dans la personne infinie de Dieu. Il est un, Il est à l'origine et à l'horizon de toute chose. Tout participe à ce seul et même Etre. La réalisation spirituelle suscitée par Dieu lui même qui se rend présent et accessible consiste donc en un anéanissement de soi dans Lui.

Ma perte me convient qui Te convient Ô mon Tueur,

Et je choisis ce que Tu choisis.

Cette immersion extatique est le fruit d'une discipline spirituelle individuelle méthodique patiente et douloureuse qui mène à une connaissance transcendant la raison,

Qui le cherche suivant la raison

Il le laisse se divertir dans la perplexité

Vieillissant dans l'équivoque de Ses mystères

Il se demande, perplexe Est-ce Lui ?,

et qui mène l'aspirant (le murid) de l'Ittisâl (la jonction) à l'Ittihâd (l'unicité) pour aboutir à l'expérience extatique (El wajd).

La quête, l'itinéraire du mystique trouve sa source dans le désir,

Ô Toi dans les jardins des signes

Embrassent toute apparence

Si je désire une chose

Tu es tout ce que je désire.

C'est le désir même qui brûle l'âme du soufi amant d'un Bien-aimé inaccessible, dont il espère la rencontre et craint l'indifférence.

Si les cavales de l'éloignement t'assaillent

Et le désespoir clame la fin de l'espérance

De ta gauche prend le bouclier de la soumission

Et de l'épée des pleurs fortifie ta droite.

Et toi-même, toi-même aie peur.

Garde toi de l'embuscade de la rupture

Et si, dans l'obscurité, l'abandon t'atteint,

Chemine à la lumière des flambeaux de la pureté.

Et dit au Bien-aimé : Tu vois mon humiliation

Fais-moi la grâce de Ton pardon avant la rencontre

Et au nom de l'amour, ne Te détourne pas de l'amoureux

Sans l'avoir récompensé d'un espoir.

Une passion délicieuse, et douloureuse à la fois :

Je Te veux, je ne Te veux pas en raison de la récompense

Mais je Te veux en raison de la punition.

Car j'ai tout obtenu de ce que je désire

Sauf les délices de ma passion dans la souffrance.

Il n'y a pas de bonheur au-delà du bonheur de voir Sa Face, mais Elle brûle tous ceux qui veulent La contempler car "Allah a soixante dix mille voiles de lumières et de ténèbres s'Il les retirait, alors les splendeurs de Sa Face consumeraient celui qui les verrait" nous dit le prophète.

L'âme du soufi passe par des états (Ahwâl) d'inquiétude et du doute,

Je ne cesse de flotter dans les mers de l'amour

Les flots me soulevant et m'abaissent

Tantôt les flots me soulevant

Tantôt je chois et sombre

Enfin Il m'amène en amour

Là où il n'y a pas de rivage j'appelai Celui dont je ne dévoile pas le Nom

Et que jamais je ne trahis en amour

Que mon âme ne t'en veuille pas Seigneur,

Car tel ne faut pas mon pacte !

À l'extase et à la félicité,

Une nuit se leva le soleil de Celui que j'aime

Il resplendit et ne connut pas de couchant

Car le soleil du jour se lève la nuit

Et le soleil du coeur ne s'absente pas

La présence éclatante succède à l'absence insupportable :

Me souvenant de Toi, la nostalgie me tue ou presque

Et mon absence à Toi est chagrins et douleurs

Tout mon être est devenu coeurs qui T'implorent

Et qui vite succombent à la souffrance et aux peines.

Dans ces états subis et d'origine mystérieuse surgit parfois la parole poétique d'El Hallaj, "Puis l'inspiration lui vint et il se mit à réciter..." Parole poétique directe, alchimie du verbe qui concilie l'absolu de l'état d'extase au relatif du langage par le biais de l'allusion qui révèle sans monter, tel ce miroir qui réfléchit la lumière et qui est lui-même La lumière réfléchie ; celle de Dieu l'Apparent et le Caché. Parole poé-tique qui révèle ce qui doit rester caché. En raison de l'ivresse amoureuse El Hallaj transgresse la règle de réserve à laquelle est tenue le soufi, celle de ne jamais révéler les Ahwal aux non-initiés.

Mais, plus grave, la transgression va loin; en affirmant ce qui est évidente vérité pour El Hallaj et suprême blasphème pour les autres, El Hallaj proclame et explicite le sens de l'immersion et de l'anéantissement dans l'infini Dieu « Celui qui proclame l'unicité de Dieu s'affirme lui-même car il est impossible d'être en même temps que l'Être ».

Je ne badine pas avec la proclamation de Son unité

Et pourtant je m'en distrais

Comment m'en distraire, comment badiner

Alors que je suis Lui en vérité ?

El Hallaj reconnaît la gravité de ce qu'il proclame mais la vérité ne peut être cachée.

J'ai renié la religion de Dieu,

Le reniement,

Est devoir pour moi, péché pour les musulmans.

Parole poétique qui choque : au-delà du caractère blasphématoire, de cette parole, il faut voir aussi en El Hallaj un grand initiateur qui réunit autour de lui des individus provenant des couches sociales marginalisées, exclus par des privilégiés, proches des cours des émirs et des royaumes, en ces temps troublés qui signaient déjà les bouleversements politiques qui vont affecter, à partir du XIIème siècle, le monde musulman. Parole poétique qui provoque la colère et la sentence terrible qui tombe comme un glaive.

El Hallaj fut décapité en 922, son corps brûlé et ses cendres dispersées mais son diwan est resté. Le destin d'El Hallaj fut celui d'un martyre, ayant appelé avec ardeur la mort car par elle, enfin allait-il retrouver son Bien-aimé, son Seigneur qui s'imposa et se révéla à lui par le mystère de sa présence. Martyre, témoin et contemplatif de la Face de Dieu ; trois mots pour dire El Hallaj qui se réunissent dans la langue du Coran en un seul : La Chahada, la profession de Foi en Islam.

Carnet psy


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